L’incontournable cupidité de l’être ou La leçon de Pantalon

L’incontournable cupidité de l’être ou La leçon de Pantalon

C’est un été chaud et imprévisible, cet été vénitien. On croirait presque que ce climat atypique et changeable est resté indifférent au tourbillon des nouvelles qui a (plus que d’habitude) fait de la lagune une protagoniste médiatique de premier plan.
Entre d’ effrayantes tempêtes de grêle et des accablantes canicules, d’intenses journées se sont écoulées. Nous pourrions citer le scandaleux incident de la Costa Delizia du 7 juillet ou bien le résultat du rapport de l’Unesco, excluant Venise de la liste des villes en danger – sans oublier le scandale du phénomène abusif du boat&breakfast et la diatribe entre le maire Luigi Brugnaro et le ministre des transports Danilo Toninelli.

La portée de ces événements est tellement dramatique que d’autres actualités sont inévitablement passées à l’arrière-plan. Parmi celles-ci, nous pourrions évoquer le spectacle de lumière qui a eu lieu à Piazza San Marco, la projection en avant-première du nouveau Spiderman ou encore, pourquoi pas, les dernières déclarations du président Luca Zaia concernant la présence nécessaire des Grandi Navi dans la lagune.
Entre la chaleur, la grêle et tous ces faits divers, nous nous sommes plutôt arrêtés à réfléchir sur la valeur d’un concept énormément évoqué dans le brouhaha de l’actualité vénitienne: à savoir celui de l’incontournabilité, voire de la nécessité. Ce dernier est en effet énormément évoqué dès qu’il s’agit de la «question vénitienne», notamment des Grandi Navi.
Le combat contre ces monstres maritimes a pris, au cours des dernières années une connotation très symbolique dans la lutte pour la préservation de Venise et de son environnement. La protestation contre le Grandi Navi du dernier 9 juin fut donc le symbole fort d’un engagement apolitique, en dehors de tout partitisme. Un symbole de résistance citoyenne pour ceux qui veulent restituer une dignité à la ville et à la Lagune. Une dignité que nous savons être incontournable et nécessaire.
En même temps, de l’autre coté quelqu’un ressent la nécessité de laisser circuler ces géants dans la lagune puisque les enlever signifierait perdre toute l’activité des croisières et ses incontournables retombées économiques.
Voici donc qu’encore une fois, l’actualité fait sauter aux yeux ce qui est désormais un paradoxe ordinaire pour le microcosme vénitien. Un paradoxe qui voit deux visions s’opposer sur le même axe sémantique – l’axe de la nécessité. D’un côté les bénéfices économiques, de l’autre la sauvegarde de la ville et de la lagune.
On croirait être face à une coïncidence linguistique contradictoire. Pour plusieurs, il est nécessaire d’empêcher la destruction d’un écosystème humain et environnemental déjà fragile, pour quelques autres, il est nécessaire d’alimenter les finances de la Cité au détriment de son écosystème.
À travers cette velléité d’incontournable enrichissement défendue par ces derniers, apparaît une autre coïncidence, une coïncidence toute vénitienne.
Autrefois, il y avait quelqu’un qui, sous une longue simarre noire, n’aurait jamais su renoncer au gain ; au contraire, la cupidité et l’avarice étaient les qualités qui le définissaient —et sa bosse démesurée en était l’attribut. Vous l’aurez compris, il s’agit bien de Pantalon, l’un des masques les plus célèbres et les plus anciens de la Commedia dell’arte.
Ce personnage, né au seizième siècle, n’était que la caricature du vieux marchand: un homme grincheux, vicieux, individualiste mais surtout avide. C’était une personnalité sinistre et grossière, représenté en scène souvent comme un bossu cabossé à cause du temps passé à compter les ducats d’or.
Mais tout le monde sait bien que dans la Commedia dell’arte dès qu’il y a un seigneur, il y a aussi un servant. Voici donc que l’Arlequin rusé réussit toujours, d’une manière ou d’une autre, à bafouer le vieux patron, en le rendant ridicule, aux yeux d’un public amusé.
À Venise, autrefois, on riait donc de l’avidité. Aujourd’hui elle n’est guère plus une source d’hilarité mais une raison d’indignation citoyenne.
Toutefois du théâtre, on peut toujours tirer une leçon et repartir. Un autre dramaturge dira, juste un siècle après Pantalon, que « la nécessité a l’art étrange de rendre précieuses les plus viles choses ». C’était le Roi Lear de Shakespeare qui l’affirmait et nous le répétons aujourd’hui à grande voix.
Ainsi, dans la chaleur insouciante de cet été atypique, nous voulons redéfinir notre concept de nécessité, mais surtout nous souhaitons que Pantalon reste seulement un masque, tant amusant que fictif.

Anna Mistrorigo

 

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